La reprise d'une exploitation agricole n'a pas été exempte de difficultés. Être agriculteur aujourd'hui nécessite un suivi de techniques toujours plus innovantes et rigoureuses en matière de production et de gestion.
Cette course incessante au progrès, au gigantisme sans limite, alliée à la lourdeur des tâches administratives et aux contraintes réglementaires, apparaît toujours plus vaine, parfois ubuesque.
S'adapter, répondre en permanence aux exigences et aux sollicitations de nombreux interlocuteurs, déstabilise.
Ce système dans lequel on nous a orientés il y a quelques décennies, en nous demandant toujours plus de productivité, afin de permettre aux gens de se nourrir « pas cher », semble avoir vécu.
Le matraquage médiatique incessant à notre égard, en nous pointant constamment du doigt et en nous désignant comme seuls responsables de toutes les dégradations environnementales, nous accable.
Cette campagne idéalisée par les rurbains, les prises de position écologique et la vision idyllique, galvaudée, d'une imagerie champêtre sont déconnectées de mon quotidien. Le regard des autres sur mon métier d’agriculteur, le jugement hâtif et méprisant de certains m’ont parfois heurté, m’ont fait douter et ont ébranlé ma confiance.
Depuis mes premiers balbutiements à l'argentique avec un appareil photo offert par mon père dans les années 90 jusqu'à l'arrivée inéluctable du numérique, j'ai dû m'adapter, prendre des cours, m'améliorer, et persévérer, persévérer toujours... Ce n'est pas la complexité technique qui m'intéressait mais j'ai dû m'y résoudre, exprimant en photographie ce que je ne pouvais exprimer autrement.
Je quadrillais déjà inlassablement mon territoire, ces lieux si familiers a priori sans intérêt : c'était tout le contraire.
Ma démarche artistique se concrétisera avec la participation au salon de Montrouge en 2012. Les séries "Prise de Terre" et "Lieu" définiront mes intentions et donneront à mon travail un élan fondamental, fondamentale aussi la rencontre avec mon professeur de photographie.
La légitimité que j’en retire alors et l’implication de mes salariés m’autorisent à m’octroyer du temps indispensable pour mes projets. Les voyages, l’ouverture sur le monde, les visites de musées initiées par mes parents, mon cercle restreint d’intimes, mes rencontres avec d’autres artistes, certains galeristes devenus amis, l'association que je soutiens, seront autant d'éléments déterminants dans ma démarche.
"JE N'AI RENDEZ-VOUS AVEC PERSONNE" est le titre de ma nouvelle série de photographies.
Née du besoin de m'apaiser et de me retrouver, elle est le fruit de la nécessité de me libérer d'un carcan.
J’ai pu m’égarer vers d’autres horizons, souvent lointains. Mais je pensais toujours à ma ferme, tant cette dernière m’était indispensable.
Affronter le danger des lieux désaffectés qui m’attirent, sillonner sans contrainte, prendre le temps. Errer, patienter, patienter toujours, attendre que cette lumière idéale, pourtant si familière, revienne...
Tout en sachant qu’elle ne reviendra pas. Et croire que l’image ratée la veille sera réussie le lendemain.
Accaparer ces espaces abandonnés, ces architectures rurales, où la nature incontrôlée reprend ses droits et se révèle sous une autre forme : l’émotion est suscitée par ces lieux, autrefois si vivants, maintenant silencieux. Laisser deviner la présence de l'Homme : je ne photographie jamais un visage ou une personne mais le souvenir que j'en ai, dans ces endroits si coutumiers.
Alors, à l’épreuve du terrain, j’explore seul, hors des sentiers balisés, et me permets la découverte de l’inattendu. Notre monde est saturé d’images, peut-être trop. Pourtant, je photographie les variations en répétition et en déclinaison jusqu’à ce qu’un plan, un détail apparemment anodin, une distance, une lumière, créent une composition inédite. Éviter l’esthétisation à outrance, rendre visible l'imperceptible. Extraire la beauté spontanément là où on ne l'attend pas, cadrer ce petit rien qui deviendra une exception. Jubiler quand l'image se révèle réussie, sans retouche.
Je sais que ces émotions resteront uniques.

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